Expression libre !

Dimanche 13 avril 2008

Inégalité des chances 

 

 

Cette lettre n’est que le reflet de mon point de vue de citoyen. Même si je sais mon avis partagé par nombre de collègues, je n’implique en aucun cas la parole des collectifs qui s’organisent sur tout le territoire pour sauver leur profession.

 

Aujourd’hui dimanche, j’aurai aimé me lever tard le matin, profiter du soleil radieux de la journée, admirer les Pyrénées enneigées, faire des gazous à ma petite nièce, m’occuper de moi, écrire une chanson, aller voir les copains jouer au rugby, faire un peu la fête après, me détendre, comme tout étudiant d’une formation en alternance normalement constitué. J’aurai aimé faire tout ça mais, à vrai dire, le problème, c’est que la situation dans laquelle ma profession se trouve aujourd’hui m’en a enlevé le goût et le temps. Je n’aime pas faire de politique, et d’une façon générale, je n’aime pas parler au nom des autres. Mais là, je me permets de vous entretenir un peu des inepties que nos députés peuvent parfois voter pour nous, sans jamais nous demander notre avis.

 

Rappelez-vous des stagiaires en grève que nous voyions il n’y a pas si longtemps dans nos rues, drapés de noir, masqués de blanc, et qui, pour palier à la grande précarité de nos étudiants, osaient réclamer une rémunération minime de leurs lieux de stage, en l’échange du travail qu’ils y effectuaient jusqu’alors gratuitement. Beaucoup d’entre-nous s’en sont émus. Je travaillais à l’époque (dans l’espoir de pouvoir, moi aussi, bénéficier plus tard d’une formation qualifiante) et je les ai soutenus. Souvenez-vous de la forme qu’a prise la réponse donnée par nos politiques, aux instigateurs de ce mouvement, et à la société française : elle s’appelait, s’appelle encore, LA LOI SUR L’EGALITE DES CHANCES, vaste programme… Sitôt votée, elle commençait à faire des bébés, dont les aînés se nommaient Contrat Nouvelle Embauche et Contrat Première Embauche, CPE et CNE (bien difficiles à expliquer à la population méfiante qui peuple nos universités, et qui s’interroge de l’avenir qu’on veut lui dessiner). Vous avez encore en mémoire la mobilisation étendue qui se joua dans nos villes, et qui sut dépasser le clivage étudiants/travailleurs, pour les réunir autour des mêmes revendications. Je travaillais de nuit, à l’époque, et je les ai soutenus en manifestant à leurs côtés chaque jour. Et bien, cette gentille loi vient de pondre un décret, suivi d’une circulaire, qui se propose (ou s’impose, c’est selon) de changer radicalement le modèle de la formation professionnelle en alternance des travailleurs sociaux de niveau III (post bac). Je m’explique, car sur le papier, tout est beau, un peu trop… En effet, depuis le premier février de cette année, chaque stagiaire effectuant une alternance de plus de trois mois au sein d’une entreprise ou d’une association se trouve en droit de réclamer une GRATIFICATION (l’intitulé m’insulte déjà : « gratification » qu’est ce que ça veut dire ???) de 398,13 euros mensuels qui, quand elle n’est pas versée à l’étudiant par son site qualifiant, est opposable devant un tribunal, et peut entraîner la condamnation de l’établissement. Jusque là tout va bien… C’est malheureusement sans compter sur la particularité du rôle et des enjeux de la formation professionnelle des futurs TRAVAILLEURS SOCIAUX, et c’est surtout méconnaître parfaitement les besoins des étudiants, des centres de formation, et des associations de ce domaine un peu à part, que les gens connaissent mal, et qui par sa « modestie » (nous sommes peu nombreux) est très peu représenté en dehors de ses « institutions ».

 

Ici, je m’aperçois qu’il me faut définir un peu mieux ce qu’on entend par travailleurs sociaux, titulaires d’un DIPLOME D’ETAT DE NIVEAU III : nous sommes, mes collègues et moi, respectivement en étude après avoir été reçus aux concours d’entrée des instituts de formation d’ASSISTANTS DE SERVICES SOCIAUX, d’EDUCATEURS DE JEUNES ENFANTS, d’EDUCATEURS SPECIALISES (dire « ASS, EJE et ES »). Les premiers, les ASS, vous les rencontrerez dans les mairies, les conseils généraux, les lycées – j’en passe, lors des multiples démarches que vous effectuerez, si un jour votre vie bascule pour quelque raison que ce soit (conjoint violent, chômage, accident, perte d’autonomie…). Ils vous orienteront grâce à la connaissance qu’ils ont apprise des schémas qui articulent les différentes administrations entre elles (le fonctionnement des villes, des départements et des régions où vous vivez) et ce, grâce à leur compétences d’écoute et de compréhension. Les seconds, vous les verrez s’occuper, dans des crèches et dans des hôpitaux – par exemple, des enfants en bas âge qui peuvent vivre, ou avoir vécu, des situations difficiles, des drames, des choses qu’on souhaite à personne. Ils et elles, les EJE, réalisent également un travail de prévention indispensable à la marche de notre société. Les derniers, les ES (j’en serai, si tout ce passe bien, dans presque trois ans) vous les retrouverez dans toutes les institutions qui proposent un accompagnement aux personnes en précarité ou en difficulté : leur mot d’ordre est l’autonomie des « USAGERS », quelle que soit leur problématique : handicap mental, physique ou psychique, pauvreté, exclusion, violence… Leur éthique les engage à se remettre continuellement en question, pour répondre aux besoins d’êtres humains en difficulté, à se concerter et à évaluer constamment leurs pratiques, et les besoins qu’ont les populations qu’ils accueillent. Ils s’expriment dans un langage parfois peu compréhensible, mais ô combien réfléchi. Ils et elles, les TRAVAILLEURS SOCIAUX, travaillent auprès D’HOMMES, DE FEMMES ET D’ENFANTS, que nous sommes tous, vous qui lisez ce papier et moi, avec nos ressemblances et avec nos différences. Ils et elles font le lien, en quelque sorte, entre les politiques qui légifèrent, financent et supervisent l’action sociale en France, et la réalité de plus en plus précaire des terrains. Certes, leurs résultats paraissent parfois maigre, ils les expliquent parfois mal, dans leur vocabulaire « hermétique ». Et on se demande souvent ce qu’ils font de leurs journées (ou de leurs nuits : la souffrance des gens ne s’endort pas au coucher du soleil). L’étendue du champ d’application de leurs compétences professionnelles incite certains à les taxer d’utopistes rêveurs, ou de revendicateurs insatiables, comme je l’ai souvent entendu au détour de conversations avec ceux et celles que le débat d’opinion intéresse plus que la vie d’individus – qui n’ont pas toujours toutes les chances de réussite et de bonheur que d’autres peuvent avoir. Je pourrai m’étendre indéfiniment sur ce sujet, mais il me semble vous avoir permis de mieux situer les rôles et les devoirs dont les travailleurs sociaux sont investis, dans notre pays. Et je veux vous expliquer la suite.

 

Je dois maintenant préciser l’importance primordiale de l’alternance dans la formation des futurs professionnels de ce domaine d’intervention. Nos études sont faites pour moitié de contenus théoriques (économie, sociologie, psychologie, ethnologie, communication, droit…) qui sont évalués au travers de devoirs, de partiels, d’entretiens, par nos instituts de formation, tout au long de notre parcours – Et pour l’autre moitié de mises en situations professionnelles, d’abord en position d’observateurs et d’apprenants (auprès de nos référents chargés de nous accompagner dans l’élaboration de nos pratiques et, depuis cette année, de nous noter selon des domaines de compétences précis et communs) puis en position de responsabilité. Formellement, cela veut dire que nous ne pouvons soutenir nos mémoires, présenter nos diplôme d’état, sans avoir validé ces deux pôles en temps (nous travaillons ou étudions pendant trois ans, 35 heures par semaine, selon le code du travail applicable à tous) et en niveau (la moyenne est requise dans tous nos domaines d’apprentissage théorique). Je l’ai dit plus haut, nous intervenons dans un domaine qui touche directement à l’autonomie d’êtres humains, ce qui nous impose de mettre à jour nos méthodes d’intervention et nos savoirs de façon permanente (c’est d’ailleurs une obligation légale depuis la loi du 02 janvier 2002 qui instaure l’usager au centre de sa démarche de soin et d’accompagnement). C’est un préalable indispensable, compris par l’ensemble des acteurs du travail social en France, que de satisfaire à ces deux obligations, théoriques et pratiques, pour acquérir la légitimité humaine et professionnelle, qui nous permet d’intervenir auprès de publics qui mettent, pour faire court, tout ou partie leurs vies entre nos mains. Nos sites qualifiants tissent des liens privilégiés avec nos instituts de formation, qui s’étendent au-delà du simple accueil de stagiaires. L’apport théorique, et le regard, que nous, stagiaires, leur apportons, est fondamental dans l’élaboration de leur réflexion, dont découle l’action éducative qu’ils entreprennent. Voilà pour l’alternance.

 

Donc, ce décret, découlant de la loi sur l’égalité des chances, applicable depuis le 1ier février 2008, à tous les stages de toutes les branches de la formation professionnelle en alternance (commerciaux, soignants, pédagogues…) l’est aussi dans le champ de l’intervention sociale. C’est là qu’il pose problèmeS – je mets un « S » car il en existe plusieurs. Le premier problème, pour nous, qui travaillons principalement dans des établissements créés et gérés par des ASSOCIATIONS LOI 1901 (parents et amis d’enfants handicapés, accueil de personnes sans domiciliation fixe, réinsertion sociale…) concerne le financement des coûts liés à la « gratification » des étudiants, qui non seulement n’a pas été budgétisé par les associations en amont (les comptes sont généralement clos entre novembre et décembre, et leurs fonds sont déjà insuffisants pour réaliser pleinement la mission dont ils sont investis) ni par l’état qui à ce jour n’a pas versé un centime aux organismes financeurs, malgré la promesse faite du déblocage d’une enveloppe de 10 millions d’euros (largement insuffisante selon les estimations des professionnels : il faudrait au-moins le double pour rémunérer tous les stagiaires qui sont dans l’obligation de l’être, cette année). Première conséquence de ce décret, la majorité des établissements ne peuvent plus accueillir les étudiants dont le temps de stage dépasse trois mois. Ce qui cause un embarras énorme aux étudiants qui ne pourront pas présenter leurs diplômes d’état, n’ayant pas validé leur stage en position de responsabilité, qui peut durer jusqu’à neuf mois dans certains cas. La présidence DU GROUPEMENT des instituts de formation a d’ores et déjà gelé, jusqu’au 13 mai, la signature des conventions, sans lesquelles nous ne pouvons intégrer nos lieux de stage. Le second problème que ce décret soulève, concerne la distinction faite entre les sites qualifiants relevant d’une gestion associative, et ceux relevant d’une direction publique. Je parle ici, principalement, des Conseils Généraux où de nombreux étudiants, particulièrement les ASS, effectuent une grande partie de leurs stages. Ceux-ci ne sont pas soumis à l’obligation de « gratifier » quiconque. Outre l’inégalité de traitement que cela établit entre les stagiaires, qui seront rémunérés, ou non, en fonction de la nature des établissements qui les accueilleront, cela remet en question la diversité des spécialisations que peuvent acquérir les étudiants durant leur formation, en fonction de leurs projets professionnels – diversité qui, à l’image de notre société moderne, est essentielle, si l’on veut continuer d’agir face à des problématiques de plus en plus complexes (quant à leurs origines et leurs manifestations particulières) qui nous sont posés par des usagers en souffrance. Le troisième problème soulevé par ce décret, et non des moindres, concerne la remise en question du statut du stagiaire apprenant, qui constitue un des fondements de notre culture professionnelle. Obliger les associations à rémunérer les étudiants sur leurs fonds propres les incite fortement à considérer ce dernier comme un travailleur (au prorata des 398,13 euros qui lui seront versé) et à ne plus le positionner, comme c’est le cas actuellement, en binôme avec son référent. Ce qui diminue considérablement la qualité de la formation dont il peut bénéficier. La liste des questions que l’application de ce décret soulève serait fastidieuse à énumérer ici.

 

Un ami, à qui j’ai fait le résumé de cette situation m’a répondu – pas si naïvement que ça : « alors, on remplace les fonctionnaires en retraite par des stagiaires gratuits et on officialise le travail pour un tiers du SMIC ailleurs ? ». C’est une opinion que j’ai pu également lire dans ma presse locale (celle qui s’est investie de ce problème). C’est caricatural, mais je ne suis pas loin de croire la même chose.

 

A ce jour, des collectifs de réflexion et d’actions se sont spontanément mis en place au travers de toute la France. Des actions ont été menées, et continueront de l’être, aux quatre coins du territoire. Des rendez-vous sont pris par les étudiants, les professionnels, les instituts de formation, auprès des Conseils Généraux, des DASS, des DRASS, de la DGAS, des CAF, des mairies, des députés, et des ministres concernés, afin de débloquer la situation au plus vite – et au mieux. Une rencontre, réunissant les acteurs de l’intervention sociale se tiendra le 13 mai 2008 à la Sorbonne. Des jours de manifestation nationale sont déjà prévus. Une coordination nationale des mouvements s’est tenue vendredi à Montrouge, réunissant les délégués de plus de 70 écoles. Présents sur les forums du net, on peut les contacter pour de plus amples informations.

 

J’ai personnellement l’impression de me retrouver pris dans l’étau d’un jeu politique qui me dépasse, et qui se sert de moi. Avec d’un côté un gouvernement de droite qui fabrique des réformes comme on fait ses courses, et de l’autre côté des Conseils Généraux majoritairement de gauche qui voudraient bien en découdre. Je sens que ce dialogue de sourd va perdurer longtemps. Actuellement, je suis en grève depuis lundi, je laisse en plan des projets qui me tiennent clairement à cœur, auprès d’usagers dont la situation est sensible (je suis normalement en stage, ma convention ayant été signée avant le 1ier février, dans un ATO, accompagnant un public handicapé mental avec lequel j’ai tissé des liens, et qui ne comprend pas mon absence). Je me mets en situation de redoubler une année scolaire qui, jusqu’alors (par les notes que j’ai reçues lors de mes évaluations) se passait bien, vu l’investissement personnel que j’y mets – et que tous mes collègues de promotion mettent également – et de ne plus pouvoir, pour des raisons financières, supporter le coût du reste de ma formation. J’aime cette formation, je veux exercer ce métier. Et je suis loin d’être le seul. Les étudiants en travail social – de part le parcours du combattant qu’ils mènent pour intégrer un institut de formation (les concours sont difficiles, onéreux, beaucoup sont laissés sur le carreau à l’issue des examens d’entrée) de part les responsabilités qu’ils ont auprès des usagers, n’ont pas une culture de la grève à tous prix, comme pourraient, à tort, le penser certains idéologues.

 

Si vous découvrez ce sujet en lisant ceci, et que vous y êtes sensibles, vous pouvez vous renseigner en copiant-collant les liens suivants dans votre navigateur, signer la pétition qui s’y trouve, vous renseigner sur les actions en cours. Et si vous côtoyez des journalistes, des femmes et des hommes politiques, les interpeller à ce sujet. Dans l’espoir d’aboutir au plus vite dans nos revendications, et pour une reconnaissance de la place du travail social en France.

 

Sincèrement. Filou.

A Perpignan, le 13/04/2008.

2 Réponses à “Expression libre !”

  1. or & lila dit :

    Je suis étudiante en première année Es à Perpignan.
    Ce qui me choque par dessus tout dans ce décret c’est sa symbolique. Quels futurs travailleurs sociaux souhaite on former en les obligeant implicitement à faire leurs stages uniquement dans le secteur public ?
    Ce qui me dérange actuellement, c’est que l’on se permette de me priver de ma liberté de choix, d’expression …

  2. Melo dit :

    Je voudrais juste souligner un fait qui apparemment n’est pas su de tous : les étudiants en psycho sont également concernés par cette loi qui les handicapent pour trouver les stages obligatoires afin d’avoir leur diplôme.

    N’hésitez donc pas à venir poster sur ce forum d’étudiants psy de Paris VII pour nous informer des actions à venir : http://forum-pp7.probb.fr/index.htm

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